Notre combat

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Ma réaction à la chronique de Christian Rioux parue dans Le Devoir la semaine dernière. Ce texte a été publié sur le Huffington Post.

Chaque semaine, Mr. Rioux écrit une chronique dans Le Devoir. Dès qu’il le peut, il y injecte toute sa haine envers les personnes LGBT et racisées. Cette semaine, il utilise l’élection de Donald Trump pour critiquer une « gauche hors sol », s’appuie sur le politologue américain Walter Russel Mead pour moquer cette gauche qui « considère les toilettes transgenres comme la grande cause morale de notre époque », et se frotte les mains en déclarant que « l’addition des immigrants, des homosexuels, des musulmans, des noirs des femmes des queers ne fait pas un peuple » « mais fabrique plutôt des ghettos ».

Chaque semaine, j’en suis malade. De voir qu’on donne, dans un journal progressiste comme Le Devoir, un espace hebdomadaire pour attiser la haine de l’autre.

Et comme je le disais juste après l’élection, c’est fini, je ne baisserai plus ma garde. Je ne laisserai plus passer. Parce qu’en laissant passer, en détournant le regard, on laisse ce type de parole devenir des rengaines, des vérités générales.

Déjà la semaine dernière une chronique du Devoir à propos de l’ouvrage de Simon-Pierre Savard-Tremblay, citait sa pensée sur « le gauchisme diversitaire dénationalisé, qui a troqué la cause du peuple contre la promotion des toilettes transgenres ».

Je pourrais vous expliquer, Mr. Rioux et les autres, pourquoi il important pour les personnes trans d’aller dans les toilettes où elles se sentent à l’aise (un confort que vous avez sans jamais y penser). Ou, plutôt, ce que ça fait de ne pas oser ou pouvoir, et de subir les regards, les propos, les insultes ; ou pire.

Mais surtout, ce que j’ai envie de vous dire aujourd’hui, c’est d’arrêter de faire comme si il s’agissait là de « notre combat ». Oui, nous voulons vivre nos identités librement. Mais ce que nous voulons — et demandons — depuis des décennies maintenant, ce sont surtout des papiers, des professionnels formés, des études sur nos risques de santé, des campagnes de préventions ciblées, des remboursements financiers, une justice pour nos assassiné-e-s.

Malheureusement, tout ça n’intéresse pas les médias autant que la question des toilettes. Et vous savez pourquoi ? Parce que cette question est celle qui évoque de plus près nos organes génitaux. Qui fascinent absolument toutes les personnes cisgenres qui connaissent mal les enjeux trans. De fait, ce que nous avons entre les jambes est immanquablement l’une des premières questions à laquelle nous faisons face en tant que personne trans. Parce que bien sûr, nous sommes évidemment, contrairement au reste du monde, très à l’aise de parler de nos anatomies, comme ça, en public et/ou avec des inconnus.

Mais vous savez l’histoire s’écrit ainsi. Ce sont des détails qui attirent l’attention des médias et qui parlent au grand public, comme pour le racisme et le bus de Rosa Parks. Personne n’oserait aujourd’hui dire de façon méprisante que l’on « considère l’accès au bus pour les noirs comme la grande cause morale de notre époque ». C’est pourtant ce qu’on entend trop souvent aujourd’hui sur les toilettes et les personnes trans. Alors si les toilettes permettent de parler des autres enjeux, comme le bus du racisme en général, et si cela permet de faire avancer les choses, très bien. Mais arrêtez de résumer nos vies et nos combats à cela.


Samuel est un garçon trans, un designer et stratège numérique, un amateur de soccer. Engagé dans sa communauté, il milite autour des enjeux trans depuis bientôt dix ans, passe un certain temps à réfléchir aux enjeux d’égalité, de justice sociale et de diversité (ou plutôt, à l’absence de), et à des moyens de façonner nos villes (et nos vies) différemment.